Petite histoire d’un fumeur de Havane

Au moment où Patrick Gerthofer, dans son officine du bon cigare de Gustavia, songe à sa décoration de Noël pour l’année 2005, il ne se doute pas encore qu’il va découvrir les origines, insoupçonnées autant qu’empreintes de poésie, de sa disposition au plaisir qui se disperse en fumeroles bleutées, parfumées d’histoires et d’Histoire.

Originaire du Sud-Ouest, et sachant que la Dordogne est la première région de France pour la culture de tabac, il demande à sa mère si elle connaît une personne qui pourrait fabriquer des manoques de feuilles de tabac pour sa vitrine de Noël. On imagine sa surprise quand elle lui répond qu’elle-même possède ce savoir-faire. Dans la foulée, il apprend que ses grands-parents maternels, Gaston et Eva Barrière, avait jadis une propriété où, sur près de deux hectares, ils cultivaient du tabac. Une fois éveillée, sa curiosité naturelle le pousse d’examiner de plus près cette note en bas de page de l’Histoire, qui lie le tabac à sa terre natale. Et quelle n’est pas sa surprise de découvrir que tout ici concordait jadis déjà avec les pratiques et la culture qu’il a apprises à aimer lors de ses voyages à Cuba.

Il y retrouve tout l’amour qui entre dans la culture de cette plante, curative et magique à ses origines, pure source de plaisir pour les modernes. Il découvre qu’en Dordogne française comme en Vuelta Abajo cubaine, les étapes de son devenir sont rigoureusement les mêmes, de la germination et du repiquage manuel jusqu’à l’effeuillage et au triage final, en passant par les soins de la plante croissante, la récolte tige par tige et le passage au séchoir chauffé au feu de bois.

Pour Patrick Gerthofer, le constat s’impose : sa vie, qui à travers le Havane, a été consacrée au meilleur de cette plante, qui apporte une dimension de plaisir sans pareil aux épicuriens, cette vie possède quelque chose qui relève du destin. Bien entendu, cela le fait sourire d’aise.

En apprenant cette histoire de famille, qui ne pourrait être qu’une anecdote, nous nous sommes demandés comment s’est fait ce cheminement singulier de la «cohiba» entre les Amériques et la France.

Au seizième siècle, quand les premières plantes de tabac parviennent en Europe, c’est une simple curiosité botanique qui ne sera reconnue comme herbe médicinale que sous l’impulsion du médecin personnel de Philippe II d’Espagne et de Jean Nicot, qui l’envoie à Catherine de Médicis afin de traiter les terribles migraines de son fils François II. A l’époque, seuls la noblesse espagnole, les marins, les explorateurs et les grands voyageurs connaissaient la pipe et, plus rarement, le cigare, appelé «tabacco» par les amérindiens qui l’inventèrent.

Avant la France, ce sont l’Espagne, le Portugal et la Hollande qui seront les premiers fascinés par ce trésor exotique. Les récits de sa découverte par les européens varient, certains voyant un certain Francisco Hernandez Gonçalo comme son introducteur, d’autres créditant Hernan Cortès dès 1518. Au Portugal, ce serait Hernandez de Tolède qui l’aurait rapporté en provenance de Tabasco dans le Yucatan en 1520, établissant la première plantation européenne sur les hauteurs de Lisbonne. Enfin, environ à la même époque, le Hollandais Damien de Goes, ayant découvert la plante en Floride, en aurait fait don au roi Sébastien de Portugal.

Pour la France, il semble que ce soit le moine cordelier André Thevet qui l’ait rapporté du Brésil dès 1556, la mentionnant dans sa «Cosmographie universelle» comme … plante décorative. Quatre ans plus tard, Jean Nicot, après un séjour au Portugal, l’aurait rapporté en France pour l’offrir au Cardinal de Lorraine pour ses jardins de Marmoustier. Nicot ne tarde pas à conditionner le tabac sous forme de poudre à priser, mais celui-ci est réservé aux apothicaires. Ce n’est que sous Louis XIII qu’en France l’on se met à le fumer dans la pipe par plaisir.

Comme toujours dans les cas de succès d’un produit nouveau, l’état ne manque pas d’y trouver son intérêt. En 1629, le Cardinal de Richelieu instaure un droit de douane sur les tabacs importés. Rapidement, sept ans plus tard, les premières plantations voient le jour en France, à Clairac dans le Lot-et-Garonne, suivis par d’autres vallées de la même région, la Lorraine et la Normandie. Quarante ans plus tard, Colbert fait de la tabaculture un monopole d’état.

Coup de tabac, peut-être l’expression vient-elle de là, en 1719, avec la prohibition de la culture dans toute la France, à l’exception de la Franche-Comté, la Flandre et l’Alsace. Les premiers cigares français sont fabriqués à Morlaix en Bretagne en 1740 ... avec du tabac importé. Puis nouveau revirement avec la Révolution, avant le rétablissement du Monopole par Napoléon.

Aujourd’hui, en France, il reste 5200 exploitations tabacoles cultivant 8800 hectares de tabac. Le producteur moyen travaille une surface de un à deux hectares avec, certes, quelques différences selon les régions et les variétés.

C’est la Dordogne qui arrive en tête de cette activité qui demande un travail de longue haleine. Tout commence sous la serre à la mi-mars. La germination s'effectue en pleine terre ou sur semis flottants. Pendant ce temps, il faut travailler la terre, la façonner afin qu'elle soit prête pour le repiquage manuel. A la mi-mai, le jeune plant va être transplanté en champ.

Jusqu'à la mi-août il faut surveiller chaque plant, couper chaque fleur. Les premières décolorations signalent l'imminence de la récolte qui se fait tige par tige. Des mois durant tout va désormais se jouer avec le séchage, que ce soit de façon traditionnelle (feu de bois) ou moderne (gaz). Lorsque la feuille est "à point", vient l'effeuillage, de longs mois où, dans la poussière et le froid, il faut séparer les feuilles de la tige selon leurs catégories. Cette sélection réalisée, sous l'œil du néon l’on trie feuille à feuille la "qualité" et enfin, début janvier, l’on envoie les ballots sur les tapis roulants de France Tabac à Sarlat.

Certainement, la grande époque de la culture du tabac en France est révolue, mais l’esprit de cette entreprise de civilisation, perçant cette fois du sud au nord, vit toujours dans les coeurs de ceux qui savent apprécier les plaisirs éphémères ... et magiques.

Patrick Gerthofer est de ceux-là, et si sa passion n’a d’égale que sa discrétion, passez le voir dans sa boutique. Avec vos cigares, vous emporterez un peu de cet esprit-là ... et leur parfum en sera transformé.

Source : Tropical Magazine n°16, saison 2006-2007, page

Photos : Patrick Gerthofer - Archives et collection privée

Texte : Vladimir Klein

Fichiers attachés