Panama, le couvre-chef comme œuvre d’art

Du tricorne de Napoléon au stetson de John Wayne, les couvre-chefs ont de tout temps joué un rôle privilégié dans la genèse des légendes. Mais aucun ne peut prétendre rivaliser avec le pedigree, la popularité et la souplesse du panama, garant d’élégance en toute circonstance.

Revoyez, pour preuve, quelques uns des grands films du dernier demi-siècle, de Casablanca et Key Largo à Fitzcarraldo, L’année de tous les dangers ou Hannibal en passant par L’Homme qui voulut être Roi et Mort à Venise. De Sydney Greenstreet et Edward G. Robinson à Anthony Hopkins en passant par Sean Connery et Dirk Bogarde, Klaus Kinski et, honneur aux dames, Sigourney Weaver, de nombreux personnages du grand écran ont exprimé leur raffinement – pour le meilleur et le pire – par le port d’un sombrero de paja toquilla, le prince des chapeaux de paille.

Pas étonnant dans ce contexte, que Jannick Gerthofer connue comme une passionnée de cigares, ait tenu à proposer à sa clientèle du Comptoir Cour Vendôme (Gustavia) ces chapeaux hors normes, parfaitement naturels. Elle vous parlera à loisir du processus de fabrication, de la fermentation à la finition, par des artisans qui laissent dans le fruit de leur travail l’empreinte de toute une culture.

Son amour du panama s’est construite par les rencontres. Il y a quinze ans, Jannick fait la connaissance d’Orlando, nicaraguéen et sculpteur de formes en bois pour la finition des Montecristi, qui lui fait partager sa fascination pour ces œuvres d’art. Quelques mois plus tard, elle rencontre Nicole Fougeret, importatrice de panamas en Europe, dont l’intimité avec ces chapeaux n’a d’égale que sa passion, qui se traduit par une sélection minutieuse, d’infinis soins dans le choix des gros grains et des cuirs intérieurs, qui donnent à chaque chapeau sa signature. Enfin, la rencontre avec Olga Berluti, qui mérite qu’on s’y attarde un instant.

Il y a quelques années, un jour de novembre, un acteur américain demande à Jannick si elle a des chapeaux usagés, vieillis par le temps, qui auraient pris du caractère … Il n’y avait qu’une artiste comme Olga pour savoir patiner un Montecristi aux huiles essentielles, les mêmes qui font que les chaussures Berluti sont uniques au monde. Ces patines, Jannick ne les propose qu’à de rares élus, car un chapeau unique ne saurait coiffer qu’une tête sans pareil.

Ce n’est certes pas un hasard si Silvester Stallone, George Hamilton, James Levine, Sting, Denzel Washington, Robert Redford, Arnold Schwartzenegger et bien d’autres, soient venus rencontrer Jannick ... pour repartir heureux d’avoir trouvé une œuvre d’art pour couronner leur personnalité, avec le bonheur d’un choix réussi. Parfois la récompense se traduit par des gestes inattendus, ainsi quand Jannick reçoit en cadeau et des mains de Jeanne Audy Rolland, le panama de Rudolph Noureev, pour Jannick, ce sont des moments privilégiés où entrent le partage du beau et de l’authentique, éthique d’une vie personnelle.

Pour comprendre, ressentir et vivre au diapason d’une œuvre d’art, il faut un tant soit peu connaître son histoire. Celle du sombrero de paja toquilla, personnage subtil et consubstantiellement équatorien, ne manque pas de picaresque. En réalité, il n’est devenu chapeau de Panama qu’à partir du moment où quelques marchands de Montecristi dans la province de Manabi ne décident en 1848 d’aller vendre leurs chapeaux mille kilomètres plus au nord, sur le passage obligé de ceux qui suivaient la ruée à l’or californien. En tête de ces commerçants se trouve Eloy Alfaro, fils de Manuel, qui avait créé la première véritable manufacture de chapeaux de Montecristi une dizaine d’années auparavant. Bien lui en pris, car en 1849 il exporta 220 000 chapeaux aux Etats-Unis et quelques années plus tard fut élu Président de l’Equateur. Après la visite du chantier du Canal de Panama par le Président Franklin D. Roosevelt en 1906, sa photo, un panama sur la tête, fit le tour du monde, lançant définitivement un engouement qui, depuis les Etats-Unis, finit par gagner toutes les têtes bien faites.

Bien évidemment, les artisans équatoriens apprécient modérément que pour un effet de marketing on leur ait «volé» leur chapeau, mais se consolent dans la certitude qu’eux seuls, vivant dans la bourgade de Montecristi et à l’alentour, ont conservé le véritable art de la fabrication de ce chapeau jusqu’aujourd’hui. Certes, plus loin, à l’intérieur du pays, une rude concurrence est née à Cuenca, où la production fut lancé par des transfuges de Montecristi dès 1836, ville de l’intérieur du pays, qui aujourd’hui inonde le marché mondial de ses chapeaux plus accessibles aux bourses moins fortunées. A part le Cuenca on y fabrique un autre type de panama appelé Brisa pour son tressage particulier.

Mais ce qui distingue les Cuenca et les Brisa d’un Montecristi, ce sont les raccourcis empruntés dans la fabrication de chapeaux qui ressemblent, à s’y méprendre parfois, à de «vrais» panamas. Cela commence par la sélection de la paja toquilla, la «paille de chapeau», qui provient du palmier Carludovica palmeta. La différence entre un Montecristi et les autres qualités de panama commence là, dans la sélection de la paille : plus jeune, la feuille est plus tendre et donc plus souple ; et dans la finesse des lanières découpées. La finesse de la paille détermine la qualité du chapeau, et c’est à Montecristi qu’on travaille la paille la plus fine. Plus la paille est fine, plus le tressage sera régulier et le chapeau souple. Tandis que les Cuenca et Brisa seront tressés en quelques jours, voire deux ou trois semaines pour les meilleurs, un Montecristi, le panama qui a fait la légende, nécessite trois mois ou plus de travail méticuleux pour un résultat incomparable. Il faut savoir que chaque fois que la largeur de la paille est divisé en deux, le temps de tressage est quadruplé.

Et la régularité du tressage augmente, pour un résultat esthétique supérieur. Ceci dit, les petites irrégularités, aussi bien dans le tressage que dans la couleur de la paille, qui pour un Montecristi se tiendra dans une belle gamme d’ivoires, font partie du caractère d’un chapeau, car rien n’est aussi ennuyeux que la perfection lissée où ne subsiste aucune trace du travail de l’homme.

Un Cuenca, par contre, suite au traitement à la peroxyde, est uniformément blanc, sa surface jadis si sensuelle recouverte d’un vernis, son histoire ne se donne plus à lire. La technique de finition diffère également. Quand le bord du Cuenca est cousu à la machine, les pailles du Montecristi sont retressées dans le bord sans laisser de traces. Quand le Cuenca reçoit sa forme en quelques minutes sous une presse à vapeur, le Montecristi sèche pendant plusieurs jours sur une forme en bois où il est sculpté à la main et au marteau en bois.

C’est toute la différence entre un artisanat respectueux du matériau et de l’authenticité du produit, qui transportera avec lui l’esprit d’un terroir, et une production quasi industrielle.

Chaque Montecristi raconte sa propre histoire, nous inspire chaque fois que notre main le frôle et provoque un sourire de contentement, sans parler de l’admiration de ceux qu’on croise.

Source : Tropical Magazine n°17, saison 2007-2008, page 21.

Photos : Alain Charlot

Texte : Vladimir Klein

Fichiers attachés