Charles avait raison…

Le 27 décembre 1831, le jeune Charles Robert Darwin, alors âgé de 22 ans, quitte le port de Plymouth à bord du HMS Beagle pour cinq années de voyage. Il ne le sait pas encore, mais les observations et les découvertes qu’il fera durant ce voyage, donneront naissance au livre le plus sulfureux de l’histoire de la biologie. Promis a une vie peu enthousiasmante de pasteur de campagne, il ne fut invité a bord du Beagle que pour tenir compagnie au capitaine ; une fois embarqué, il se définira, lui-même, Naturaliste.

Sur la côte nord de l’Argentine, il récolta de nombreux fossiles de mammifères disparus depuis le pléistocène (1,64 millions d’années), comme le paresseux et le tatou géant ; il les compara avec les espèces vivantes du continent sud américain. Ses observations sur la diversité des Nandous (grands oiseaux terrestres de la même famille que l’autruche), des oiseaux moqueurs, des pinsons et des tortues des Galápagos, ainsi que de la faune marine des atolls du Pacifique, renforça sa conviction que les formes de vie sur la terre n’ont pas été créées par Dieu, et disposées, ici et là, par son bon vouloir, comme le très puissant clergé de l’époque le prétendait, mais que les animaux présents de nos jours étaient les descendants améliorés de leurs ancêtres, mieux adaptés à leur environnement, après des millénaires de transformations, au cours des générations.

Bien que cette explication fut évidente pour lui, Darwin eut beaucoup de mal à l’expliquer par écrit et les pressions religieuses, ainsi que la réticence des autres naturalistes, feront que son oeuvre « L'origine des espèces par le moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie » ne sera publiée qu’en 1859. Ce ne fut ni son premier, ni son dernier ouvrage, mais celui qui eut le plus grand retentissement. Cela lui valut d’être autant critiqué qu’admiré pour sa théorie de la sélection naturelle. Ce n’est que vers 1940 que cette théorie triompha avec la naissance de la génétique, qui la justifiera et l’intégrera avec succès.

Dans les Antilles, les exemples d’adaptation et de diversité ne manquent pas. La faune et la flore antillaises tirent leurs sources du continent américain ; apparemment semblables, elles sont cependant différentes. Le taux d’endémisme y est incroyablement élevé et certaines espèces ne se trouvent que sur certaines îles et nulle part ailleurs, sur la terre.

Inutile de parcourir le monde pour constater les effets de l’évolution, St-Barth et ses soeurs du même Banc : Saint-Martin et Anguilla, ainsi que leurs îlots, fourmillent d’exemples. Sur les douze reptiles terrestres présents sur St-Barth, six sont endémiques du Banc d’Anguilla (St-Barth, St-Martin et Anguilla) et un typique de St-Barth. Les autres ont été introduits, ou sont présents ailleurs dans les Petites Antilles.

Parmi ces reptiles, il y a un lézard très commun sur l’île, le lézard de terre (Ameiva plei) appelé localement Zanoli d’ter. Peu farouche et opportuniste dans son alimentation, ce saurien a su s’adapter aux divers aléas climatiques des Antilles. Les ancêtres de notre lézard actuel sont probablement arrivés des Grandes Antilles à l’époque où la mer était à un niveau bien plus bas qu’aujourd’hui ; St-Barth, St-Martin et Anguilla ne faisaient qu’une seule et même grande île.

Arrivé en terre inconnue, ce lézard a dû s’adapter à une nouvelle alimentation et faire face a de nouveaux prédateurs. C’est là que prend tout le sens des deux théories fondamentales de l’évolution, qui sont : l’adaptation physique des individus par rapport a leur environnement et la sélection sexuelle des femelles. Les individus mâles de couleur verte avec des taches azur sont, aux yeux des femelles, probablement plus séduisants que les autres. Ces taches cassent la silhouette des lézards dans les sous-bois, les rendant moins visibles aux yeux des rapaces ; un avantage non négligeable pour la survie des générations futures.

À la même époque, un petit groupe se retrouve isolé sur une petite île, au large de l’actuel Anguilla, ce petit groupe poursuivra parallèlement son évolution à ceux de l’île principale. L’îlot, dépourvu d’arbres, fait que la couleur verte devient alors un désavantage face aux prédateurs et à l’assaut du soleil. Les individus sombres sont alors favorisés, car la couleur sombre leur permet de mieux se cacher dans les anfractuosités et de moins subir la chaleur. Au fil des générations, il ne reste plus que des individus noirs.

Sur l’île principale, l’espèce est devenue celle que l’on connaît aujourd’hui sous le nom d’Ameiva plei, et sur la petite île, sous le nom d’Ameiva corax. Les années passent et le niveau de la mer monte, coupant l’île en trois. Sur St-Barth et Anguilla, les lézards ne changèrent pas, alors que sur St-Martin ils subirent une légère transformation. L’espèce est alors divisée en deux sous-espèces, Ameiva plei plei et Ameiva plei analifera.

Bien que Darwin vit clair dans l’évolution, il se trompa cependant sur un point ; l’adaptation ne se fait pas obligatoirement sur des millénaires, mais parfois, sur quelques générations. Il suffit de regarder les lézards de terre de l’île Fourchue. Dévastée par les cabris, cette île ne possède pratiquement plus de grands arbres pour cacher tous les lézards, plusieurs d’entre eux sont devenus bruns. Dans quelques générations, il est probable qu’ils deviennent marrons et perdent leurs taches, à l’image d’Ameiva corax.

Source : Tropical magazine n°19, saison 2009-2010, page 33.

Photos : Karl Questel

Texte : Karl Questel

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