Alain Charlot, photographe

Alain Charlot, photographe, faux inconscient, vrai poète, se méfiant du verbe, prend la parole.

«Photographier, c’est s’appropier la chose photographiée. L’on entre dans une certaine relation avec le monde qui est ressenti comme un savoir – et donc comme un pouvoir». Cette observation de Susan Sontag est aussi valable pour le regardeur d’une photographie, pour peu qu’elle le touche de quelque manière que ce soit. Ailleurs, Sontag, parlant de sa visite de la cathédrale d’Orvieto, dit :

«c’est seulement quand j’ai acheté un livre sur la cathédrale une semaine plus tard que je l’ai réellement vu, dans le sens moderne de voir. Les photographies m’ont permis de la voir d’une manière dont mon œil «nu» n’aurait jamais pu voir la «vraie» cathédrale».

C’est dans cette espace dialectique de distanciation-appropriation que naît le discours, peu importe que nous soyons ou non conscients d’en tenir un. Voici celui du photographe lui-même.

Pour Alain Charlot, «ma première ambition était de répertorier photographiquement les usines en friche, faisant partie d’un patrimoine industriel oublié de la Guadeloupe. Ayant trouvé certaines d’entre elles assez facilement, je fus rapidement fasciné par l’atmosphère qui émanait de ces vestiges. A première vue, le néant, la destruction, l’absence totale de vie et la nature reprenant ses droits. Tout cela faisait étrangement penser à certaines étapes de la vie.

Dès lors, mon ambition était de redonner vie à ses lieux. Des jours durant, je me mis à circuler patiemment dans ces lieux abandonnés afin de me fondre dans le paysage, dans ces atmosphères glauques et angoissantes. Je finissais par entendre vivre ces espaces, le vent sifflant entre les cloisons et faisant claquer les tôles, la poussière se déplaçant et l’humidité des lieux apportant une odeur suffocante. La nature tentant d’apporter un semblant de couleur fraîche à ces images de désolation.

Pourtant, je m’efforçais d’imaginer le brouhaha des machines,

la vapeur encombrant l’air, la chaleur moite et ces hommes luttant avec courage et fierté, telle une époque révolue des temps modernes.

De jour en jour, de nouvelles images se formaient devant moi, imprimaient ma rétine pour ne s’effacer que lorsque révélées. D’ailleurs chaque usine me révélait une partie d’elle-même dont elle ne soupçonnait pas la beauté. Il fallait que je leur rende leurs lettres de noblesse et elles m’y aidaient. Tel un enfant découvrant égoïstement un nouveau repère où se réfugier, une part d’excitation m’attirait de plus en plus en ces lieux.

La lumière naturelle m’aida énormément à révéler ces images qui en devenaient pour moi des oeuvres incontournables. J’éprouvais le sentiment que telle une personne, les sujets que je choisissais, voulaient m’offrir le meilleur de ce qui leur restait, quelque chose qu’ils n’auraient offert à personne d’autre de peur de dévoiler leur âme. En échange, je devais rendre la photo intéressante pour quelle puisse exister. Il n’y a pas d’interprétation possible des images faites. Seul l’inconscient me faisait découvrir d’un oeil émerveillé ces natures mortes».

La vie étant affaire de contradictions et d’incohérences réconciliées, personne ne s’étonnera de lire une amorce d’interprétation : «Tout cela faisait étrangement penser à certaines étapes de la vie» à côté de l’affirmation «Il n’y a pas d’interprétation possible des images faites».

Laissons le dernier mot à Roland Barthes : «C’est le frisson du sens que j’interroge en écoutant le bruissement du langage (…)». Frisson que vous pourrez sentir en écoutant le bruissement des images d’Alain Charlot.

Source : Tropical magazine n° 17, saison 2007-2008, page 146.

Texte : Vladimir Klein

Fichiers attachés