La Douloureuse Beauté De La Saline

Il est des lieux insoupçonnés à Saint-Barthélemy, lieux de mémoire parfois pénible pour certains de ses habitants. La prospérité de ces trente dernières années efface trop vite de nos mémoires la vie dure et laborieuse de la population Saint Barth avant cette nouvelle ère.

Quand nous regardons la Grande-Saline, c'est naturellement sa beauté qui nous frappe. Elle ne joue d’ailleurs plus que de ses atours colorés pour faire parler d'elle aujourd'hui. Inutile, même menacée, et consciente de l’être, elle séduit, un peu poseuse, comme toute chose qui ne veut pas mourir.

Pourtant, la Grande-Saline n'a pas toujours été cette grande dame respectable qui dévoile à tout vent ses carreaux magnifiques. Jusque dans les années 70 du siècle dernier, bon nombre d'hommes mais surtout de femmes y auront vécu des moments aussi pénibles qu'inconcevables de nos jours.

Des débuts incertains

Au tout début des années 1800, sous le régime suédois, la Grande-Saline n'est qu'une espèce de marécage où parfois affleure du sel qu'une société exploite bon an mal an. En 1820, les Suédois s'organisent et l'aménagent pour un commerce incertain qui d'ailleurs prendra fin dès 1872, le prix de son sel ne pouvant plus concurrencer celui des îles alentour. La Grande-Saline reste alors inexploitée jusqu'à la rétrocession de St Barthélemy à la France le 16 mars 1878.

Son exploitation et son commerce renaissent alors précairement jusqu'en1896. À cette date, le gouvernement Français alloue dans un premier temps à Saint-Barthélemy un crédit de 60 000 francs pour son exploitation, avant de la racheter et la faire exploiter par les habitants. Il suffira d'un cyclone ravageur en 1924 pour que s'effondre à nouveau son commerce. Quelques années plus tard, dans les années 1930, on remet la Grande-Saline en état, Wiliam Beal en tient la charge par concession. Les plus courageux ou plutôt les plus courageuses vont encore y travailler quelques pénibles années…

« Montagne de Cristal »

Car il fallait se lever très tôt le matin, avec parfois le ventre vide les premiers jours : comme on ne travaillait que trois mois dans l'année, certains devaient tenir neuf mois avec l’argent gagné pendant la saison. Les paludières accouraient de tous les coins de l'île, marchant trois, quatre kilomètres pieds nus dans l'obscurité, parfois plus.

Un chapeau de paille sur la tête, vêtues de simples robes et chaussées de housses de toile, elles pénétraient dans les bassins munies d'une pelle et d'un panier. Mais c'est le plus souvent à la main que le travail était exécuté. Elles arrachaient le sel par plaques, le plaçaient dans le panier pour l'égoutter et le déposaient dans une gabare, petite embarcation à fond plat, avant de transvaser le tout sur une digue.

Puis elles retournaient cueillir le sel dans cette eau de plus en plus chaude qui irritait la peau, qui la brûlait, la rongeait, sous un soleil de plus en plus lourd, de plus en plus pesant. Un peu avant que la chaleur ne devienne insupportable et une fois le sel bien séché par le soleil, elle le transportaient par sac sur leur tête jusqu'à la grande pile de sel qu’elles appelaient la « Montagne de Cristal ». Puis vers les huit ou neuf heures, elle repartaient, à pied, sans une plainte, vers tous les coins de l'île.

Le prix de la beauté

Ces conditions de travail inhumaines sonnèrent finalement le glas de la Grande-Saline : si une génération entière n'a pas craint son labeur harassant, la suivante n'a jamais voulu s'y attacher. Doucement, la Grande Saline cessa son activité, cessa de torturer hommes et femmes avant de fermer définitivement, en1972, alors que le tourisme prenait son essor sur l’île.

Quand vous passerez devant la Grande-Saline pour rejoindre la plage, songez à ces femmes et à ces hommes qui y souffrirent, et sans qui la beauté de la Grande Saline ne serait pas aussi poignante.

A lire : "Les salines... il était une fois". BERRY, Katia. Lions Club ''Île de Saint-Barthélemy'', 2005.

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